Elle voulait juste un interrupteur
Il y a quelque temps, je traînais dans le rayon domotique d'un IKEA.
Pas pour acheter un interrupteur.
J'étais plutôt en train d'inspecter les rayons à la recherche de futurs nouveaux « jouets » à ramener à la maison quand j'ai surpris la conversation de deux dames à côté de moi.
L'une d'elles cherchait une nouvelle télécommande pour un luminaire IKEA vieux de quelques années. À les entendre discuter devant les différentes boîtes, elles avaient surtout l'air de ne plus très bien savoir ce qui était compatible avec quoi.
J'ai fini par intervenir.
Je lui ai demandé si son installation était compatible Thread/Matter.
Son regard m'a immédiatement fait comprendre que je venais probablement de rendre la situation encore un peu moins claire.
Avec le recul, elle avait parfaitement raison.
Elle voulait juste un interrupteur.
Quand une question simple ne l'est plus
Pendant des années, la maison connectée d'IKEA s'est largement construite autour de Zigbee. Ampoules, télécommandes, capteurs : une technologie relativement discrète, basse consommation, maillée, aujourd'hui mature et largement éprouvée.
IKEA lui-même décrit encore Zigbee comme offrant des temps de réponse instantanés et une connexion très stable.
Mais l'enseigne est désormais engagée dans une transition beaucoup plus ambitieuse vers Matter et Thread.
Et sur le papier, difficile de lui donner tort.
Matter veut casser les silos entre constructeurs. Un appareil ne devrait plus être « compatible IKEA », « compatible Apple » ou « compatible Google », mais simplement compatible Matter.
Thread apporte de son côté un réseau IP maillé et basse consommation particulièrement adapté aux petits objets connectés.
L'objectif est séduisant : davantage d'ouverture, moins de dépendance à une marque et, à terme, une maison connectée dans laquelle les infrastructures et les appareils de constructeurs différents cohabitent naturellement.
C'est d'ailleurs exactement ce qu'IKEA revendique avec sa nouvelle gamme : rendre la maison connectée plus simple, plus ouverte et plus accessible.
Le problème, c'est qu'entre la promesse et le rayon du magasin, il reste encore quelques détails.
Zigbee : le vieux truc qui fonctionne
Je dois reconnaître un biais personnel.
Lorsqu'une technologie fonctionne correctement depuis des années, mon premier réflexe n'est généralement pas de chercher par quoi la remplacer.
C'est probablement une qualité lorsqu'on administre des systèmes en production.
C'est beaucoup moins efficace pour faire avancer la technologie.
Et, dans mon cas, Zigbee ne m'avait donné aucune raison particulière de vouloir le remplacer.
J'utilise plusieurs périphériques Zigbee sur batterie, notamment des Sonoff. L'expérience est presque ennuyeuse : on les associe, ils apparaissent, ils fonctionnent.
Je ne pense pratiquement jamais à Zigbee.
C'est probablement le meilleur compliment que l'on puisse faire à une technologie de ce genre.
Mon intérêt pour Thread/Matter est venu d'ailleurs : ma serrure Nuki.
Elle peut utiliser le Wi-Fi, mais Thread est beaucoup plus séduisant pour un appareil sur batterie. Faible consommation, réseau maillé, communication IP : voilà précisément un cas où la nouvelle architecture apporte quelque chose d'intéressant.
J'avais donc plutôt envie que Thread me convainque.
Et, parce qu'acheter un Border Router tout fait aurait manifestement été beaucoup trop simple, j'en ai construit un autour d'un ESP32-S3 et d'un ESP32-C6.
Un « petit » article sur le sujet est d'ailleurs en préparation.
Ce choix m'interdit évidemment de transformer chacune de mes difficultés en accusation contre Matter ou IKEA. Une partie de la complexité, je suis allé la chercher moi-même.
Mais pas toute.
Quelques meubles suédois dans le mesh
Pour expérimenter, j'ai acheté notamment deux nouveaux périphériques IKEA sur batterie : un capteur de mouvement MYGGSPRAY et un capteur de température/humidité TIMMERFLOTTE.
Ils ne sont pas mauvais.
Mais face à leurs équivalents Zigbee que j'utilise déjà, mon expérience utilisateur penche très nettement en faveur de ces derniers.
Sur un thermomètre, un petit délai n'est pas dramatique. La température du salon ne change généralement pas de trois degrés en 200 millisecondes.
Sur un détecteur de mouvement, la réactivité devient beaucoup plus perceptible.
Et MYGGSPRAY ne m'a pas franchement impressionné sur ce point. Sa mesure de luminosité non plus.
Les produits IKEA sont très bon marché, certes. Mais leurs équivalents Sonoff ne sont pas énormément plus chers et sont, eux, livrés avec leurs piles.
Rien de catastrophique.
Simplement pas l'impression d'une nouvelle génération qui enterre naturellement l'ancienne.
Les mises à jour ont été plus amusantes.
Lors de certaines OTA, j'ai pratiquement dû rapprocher les appareils de l'antenne de mon ESP32-C6 et recommencer plusieurs fois. Les transferts étaient extrêmement lents.
J'ai évidemment suspecté mon installation.
C'est précisément l'un des avantages d'avoir construit mon propre Border Router : je peux regarder sous le capot.
Or mes deux appareils sont aujourd'hui directement attachés à celui-ci avec des RSSI d'environ -53 et -58 dBm et une qualité de lien maximale selon OpenThread.
Cela ne prouve absolument pas qu'IKEA soit responsable de mes difficultés de mise à jour.
Cela montre simplement que l'explication « mauvaise réception radio » est un peu courte.
Et cela résume assez bien mon expérience actuelle de Matter/Thread : ça fonctionne, mais j'ai encore beaucoup trop souvent envie de regarder sous le capot.
Le drôle de cas BILRESA
La transition IKEA réserve également quelques curiosités.
Prenons BILRESA, la nouvelle commande Matter/Thread.
IKEA a effectivement pensé à la coexistence avec son ancien monde Zigbee. Certaines fonctions permettent à ces nouvelles commandes d'interagir avec des produits de l'ancienne génération.
C'est plutôt intelligent.
Mais ce n'est pas particulièrement évident à comprendre lorsqu'on se trouve devant le rayon.
Il existe également des possibilités Zigbee plus officieuses exploitées par des outils comme Zigbee2MQTT. J'ai essayé la version à molette de BILRESA dans cette configuration.
Ça fonctionne.
Enfin... plus ou moins.
Le comportement m'a paru suffisamment aléatoire pour que je comprenne parfaitement qu'IKEA n'en fasse pas un mode d'utilisation standard.
Le résultat est néanmoins étrange : le matériel est capable de maintenir certains ponts avec l'ancien monde, mais expliquer exactement lesquels, comment et dans quelles conditions commence rapidement à devenir compliqué.
Revenons à notre dame.
Elle possède un ancien système IKEA. Elle veut remplacer une commande.
Pour lui répondre correctement, faudrait-il savoir si elle possède l'ancienne passerelle TRÅDFRI ? DIRIGERA ? Pas de passerelle du tout ? Quel âge a sa lampe ? Quelle commande veut-elle acheter ?
Et surtout : pourquoi serait-ce à elle de comprendre tout cela ?
Je plains un peu le vendeur
Je n'ai pas testé le niveau de connaissance des vendeurs IKEA sur le sujet.
Et je n'ai surtout aucune envie de leur faire un procès.
Au contraire.
Un vendeur IKEA n'est vraisemblablement pas ingénieur réseau. La domotique n'est probablement qu'une famille de produits parmi beaucoup d'autres qu'il doit connaître.
Pourtant, répondre correctement à une question aussi simple que « est-ce que ce bouton fonctionnera avec ma lampe ? » peut maintenant demander de jongler avec TRÅDFRI, DIRIGERA, Zigbee, Thread, Matter et quelques subtilités de compatibilité entre générations.
Si le vendeur doit suivre un cours sur les réseaux IoT pour vendre un interrupteur à quelques euros, le problème n'est peut-être pas son niveau de formation.
C'est peut-être simplement que la réponse est devenue trop compliquée.
Et c'est ici que je pense qu'IKEA pourrait mieux accompagner sa transition.
Pas avec une affiche expliquant IPv6, les Border Routers et IEEE 802.15.4.
Simplement en disant clairement dans le rayon :
Notre système évolue vers Matter.
Vos anciens produits peuvent continuer à fonctionner, mais selon votre installation, quelques vérifications peuvent être nécessaires avant d'acheter un nouveau produit.
Un QR code, un petit arbre de décision, quatre questions simples.
Le client intéressé pourrait ensuite creuser.
Les autres pourraient simplement acheter le bon interrupteur.
Parce que Matter promet précisément de simplifier tout ça
C'est ici que mon interrogation dépasse IKEA.
Matter et Thread sont extrêmement séduisants sur le papier.
Peut-être même trop.
Prenons une maison parfaitement banale.
Un Apple TV dans le salon.
Un Google Nest dans la cuisine.
Et maintenant une passerelle IKEA DIRIGERA.
Sans le savoir, son propriétaire peut posséder plusieurs appareils capables de jouer le rôle de Thread Border Router.
Intuitivement, on imagine un seul grand mesh Thread domestique dans lequel tous ces appareils collaborent pour améliorer la couverture et la redondance.
C'est effectivement la vision.
Mais ce n'est pas nécessairement ce qui se produit aujourd'hui.
Si les différents Border Routers ne partagent pas les mêmes credentials Thread, ils peuvent créer plusieurs réseaux Thread indépendants. Les appareils restent accessibles au niveau IP et Matter peut continuer à les faire communiquer, mais on ne bénéficie pas nécessairement du grand mesh radio commun que l'on imaginait.
Ce problème est suffisamment réel pour que Thread 1.4 introduise précisément des mécanismes standardisés de partage des credentials entre équipements de constructeurs différents afin de faciliter la création d'un mesh commun.
C'est une excellente évolution.
Mais elle pose aussi une question un peu gênante : si l'une des promesses fondamentales est l'interopérabilité entre constructeurs, pourquoi une partie aussi essentielle que l'interopérabilité de l'infrastructure réseau elle-même a-t-elle encore besoin d'évolutions importantes pour devenir réellement transparente ?
L'interopérabilité ne peut pas s'arrêter aux appareils.
Elle doit commencer par l'infrastructure qui les relie.
Beaucoup de très bonnes idées
Plus je regarde Matter, moins j'ai l'impression que ses concepteurs ont fait de mauvais choix.
Le problème est peut-être exactement inverse.
Matter essaie de faire beaucoup de bons choix en même temps.
Interopérabilité entre marques.
Réseau IP.
Faible consommation avec Thread.
Mesh.
Plusieurs Border Routers.
Plusieurs contrôleurs.
Plusieurs administrateurs.
Sécurité forte.
Authentification des appareils.
Communications chiffrées.
Possibilité de faire cohabiter plusieurs écosystèmes sans devoir leur accorder une confiance implicite.
Pris séparément, difficile de s'opposer à l'une de ces idées.
Ensemble, elles forment nécessairement quelque chose de beaucoup plus complexe.
Et la sécurité en est un excellent exemple.
Matter attribue une identité aux appareils, utilise des certificats, chiffre les communications et définit précisément qui a le droit de faire quoi.
C'est rassurant.
Pour ma serrure Nuki, certainement.
Encore que, si quelqu'un souhaite réellement entrer chez moi, je soupçonne qu'il lui sera beaucoup plus facile de s'attaquer à la porte ou à une fenêtre que de casser la cryptographie de la serrure.
C'est le vieux paradoxe de la serrure mécanique quasiment inviolable installée sur une porte qu'un bon coup d'épaule permettrait d'enfoncer.
La sécurité n'est pas seulement une question de niveau maximal.
C'est également une question de proportionnalité par rapport au système complet.
Matter doit pourtant être capable de protéger avec un même socle technologique une serrure qui ouvre ma maison et un thermomètre qui annonce 21,4 °C.
Je comprends parfaitement pourquoi ses concepteurs ont choisi une base de sécurité élevée et commune.
Mais chaque garantie supplémentaire apporte également ses certificats, ses credentials, ses mécanismes d'établissement de confiance et ses contraintes d'évolution.
Et les objets que nous installons aujourd'hui dans nos maisons peuvent parfaitement être encore là dans dix ou quinze ans.
La cryptographie, elle, continuera d'évoluer.
Ce n'est certainement pas une raison pour abandonner le chiffrement. Ce serait absurde.
Mais c'est une raison supplémentaire de se demander jusqu'où il faut pousser la sophistication d'un système destiné à connecter aussi bien une serrure qu'un capteur de température à quelques euros.
Alors, IKEA s'est-il trompé ?
Je ne pense pas.
Ou, du moins, je ne pense pas que ce soit la bonne question.
IKEA aurait pu rester encore quelques années confortablement installé sur Zigbee.
Cela aurait probablement été plus simple pour tout le monde.
Mais si tous les constructeurs attendent que Matter soit parfaitement mature avant de l'adopter, il risque de mettre très longtemps à le devenir.
Avec ses volumes, ses prix et les centaines de millions de personnes qui passent dans ses magasins, IKEA est probablement l'un des acteurs capables de faire sortir Matter du monde des passionnés et de le confronter brutalement à la vraie vie.
Et c'est précisément comme cela qu'une technologie mûrit.
Je dois d'ailleurs reconnaître ici mon propre biais : mon inclination naturelle est de conserver ce qui fonctionne et a fait ses preuves.
C'est confortable.
C'est fiable.
Mais ce n'est évidemment pas comme cela que l'on construit la génération suivante.
Le paradoxe est donc assez joli : IKEA participe probablement à résoudre, par son adoption massive de Matter, certains des problèmes dont ses premiers clients peuvent précisément faire l'expérience aujourd'hui.
Je peux donc penser simultanément deux choses :
IKEA a probablement choisi la bonne direction.
Et il a peut-être commencé à la prendre un peu tôt.
Une excellente promesse, à condition qu'elle disparaisse
Aujourd'hui, mon sentiment sur Thread/Matter n'est pas que la technologie soit mauvaise.
Bien au contraire.
Je la trouve extrêmement prometteuse.
Mais sa flexibilité pourrait également devenir son pire ennemi.
À force de vouloir permettre à tout de fonctionner avec tout, de manière ouverte, sécurisée, redondante et indépendante des constructeurs, on construit nécessairement une architecture sophistiquée.
Le véritable exploit ne sera donc pas d'avoir construit cette architecture.
Ce sera de réussir à la rendre invisible.
Avec Zigbee, j'ai rapidement cessé de penser à Zigbee.
Avec Thread/Matter, je pense encore beaucoup trop souvent à Thread et Matter.
Cela changera probablement.
Thread 1.4 va déjà dans cette direction. Les firmwares évoluent. Les constructeurs apprennent. Les implémentations deviennent plus robustes.
Et IKEA, avec ses produits vendus à quelques euros, contribue probablement plus que beaucoup d'autres à accélérer cette maturation.
Mais en attendant, je pense qu'il devrait également expliquer beaucoup plus clairement dans ses magasins qu'une transition est en cours.
Pas pour apprendre Thread à ses clients.
Précisément pour qu'ils n'aient pas besoin de l'apprendre.
Parce qu'après tout ce détour par Zigbee, Thread, Matter, les Border Routers, les credentials, les certificats et la cryptographie...
elle voulait juste un interrupteur.


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